Je ne sais pas au juste qui a défini en premier le concept de shopping, mais j’espère qu’on lui a remis un prix Nobel. Ou qu’on l’a élu Président des Etats-Unis. Parce que, honnêtement, c’est la meilleure invention jamais créée. C’est encore mieux que les frozen yogurts à la pistache du café à deux minutes de mon boulot (et pourtant ces frozen yogurts sont tellement bons que je suis prête à subir les foudres de ma chef en m’y arrêtant quinze bonnes minutes toutes les matins. C’est dire).
Extatique, j’étais plongée dans ces pensées, en pleine session shopping avec Julie (à me lire, on dirait que je passe ma vie dans les magasins. Mais c’est pas vrai. Des fois, je travaille, quand même), quand tout à coup, elle m’a lancé :
-On passe chez Bendel ? J’ai rendez-vous avec Morgane dans dix minutes.
-Morgane ?
-Morgane Dumont, tu sais, la blogueuse française super connue.
Bien sûr que je savais. Morgane Dumont était en train d’émerger comme une des grandes figures fashion depuis quelques temps. Blogueuse, photographe street-style, it girl, chroniqueuse, elle était en train de se tailler une place conséquente au soleil de la mode.
-Vous avez un projet ? j’ai demandé, surprise.
-Non, c’est juste que cette semaine, elle est personal shoppeuse à Bendel, et je profite de ses lumières.
Je jure qu’elle a dit ça comme ça, comme si de rien n’était, comme si c’était naturel.
-Pardon ? Une personal shoppeuse ? j’ai répété.
Elle m’a regardé comme si je lui avais annoncé que j’avais décidé d’arracher mes cheveux et de les manger. Alors que c’est moi qui aurais du la regarder comme ça. Non mais une personal shoppeuse, vous y croiriez à ma place ?
-Attends, t’es en train de me dire que tu laisses quelqu’un choisir tes vêtements à ta place ? j’ai continué au bord des larmes.
Son froncement de sourcils s’est tellement accentué que j’ai cru qu’elle essayait d’imiter Lourdes période mono-sourcil.
-Oui, c’est à peu près le concept d’une personal shoppeuse.
-Tu te rends compte de l’atrocité que t’es en train de faire ?! j’ai presque crié. Il manque plus que tu m’annonces que tu as des cols roulés dans ta penderie !
-Mais, Sasha, c’est super chaud les cols roulés, j’en ai…
-Stop !
Et pour faire bonne mesure j’ai plaqué ma main sur sa bouche. Elle l’a enlevé d’un geste agacé :
-Arrête ton cinéma, Sasha, je ne vois pas quel est ton problème. Morgane Dumont a de très bons goûts et qui me correspondent. Il y a des tas de fashonistas qui dont appel à des personal shoppeuses par manque de temps. Ou parce qu’elles sont trop fatiguées pour faire les magasins.
-Désolée, Julie, je n’arrive vraiment pas à comprendre ce que tu veux dire. Un à un, les mots je les comprends, mais mis en relation, ben plus du tout. Trops fatiguées pour faire les magasins ? Non, je ne vois vraiment pas… Mais enfin, t’as perdu la tête ou quoi ? j’ai finalement craqué. Ca se résume à avoir de belles fringues, pour toi la mode ? La mode, c’est passer des heures à cribler les rayons pour trouver LA pièce, le coup de cœur, le déclic. C’est réfléchir à ce que tu vas pouvoir porter avec, c’est échafauder des looks, c’est trouver ton style, c’est te trouver, toi ! Comment tu peux confier cet acte si intime que d’acheter des vêtements à quelqu’un que tu connais depuis trois minutes ?!
-C’est bon, pour le psycho-drame, Sasha, calme-toi.
-Me calmer ?! Mais tu es en train de trahir l’une des traditions les plus sacrées de la fashionista ! Reprends-toi, tout n’est pas perdu, je vais t’aider !
Alors que je la secouais comme un prunier pour faire rentrer l’idée, elle m’a repoussé et a continué son chemin, en ignorant mes menaces (« Eh ben va faire ton shopping avec ta nouvelle grande copine, je trouverai quelqu’un d’autre pour faire du shopping, du vrai, à l’ancienne ! »).
Non mais vous vous rendez compte de la trahison ?
Je vous laisse, je vais faire un tour chez Bendel. Toute seule.
A la prochaine,
Sasha Harris.